Le tour de vis donné au Programme des travailleurs étrangers temporaires (PTET) à l’automne 2024 fait craindre le pire aux entreprises manufacturières, qui peinent à embaucher la main-d’œuvre nécessaire au maintien et à la croissance de leurs activités. En Estrie, des voix se font entendre pour réclamer davantage de souplesse dans l’application du programme. Le Devoir a visité quatre entreprises pour qui la contribution des travailleurs étrangers est vitale.
Cordé électrique, à Maricourt
L’entreprise de 115 employés compte une vingtaine de travailleurs étrangers. Le principal site de production est situé à Maricourt, à un jet de pierre de Valcourt, tandis qu’une poignée d’employés travaillent à Sherbrooke. On y fabrique entre autres des harnais électriques, des ensembles de câbles qui acheminent de l’électricité entre plusieurs appareils.
Les employés recrutés dans le cadre du PTET occupent des postes d’assembleurs ou de coupeurs de fil. « Des jobs qui ne sont plus sexy pour les Québécois », constate la p.-d.g., Lise Déziel.
Les changements aux règles du PTET font en sorte que l’entreprise doit afficher une offre d’emploi localement avant de recruter à l’étranger. « Il faut passer par des mois d’affichage », dit Mme Déziel. « Ce sont de gros coûts quand tu sais que tu n’auras pas [de candidatures]. […] Ici, je n’en ai pas, de CV. Zéro. »
Cela explique pourquoi l’entreprise ne ménage pas ses efforts pour attirer les travailleurs étrangers : elle a acheté deux maisons et elle offre des formations sur la vie au Québec — pensez cuisine, entretien d’un terrain en hiver, etc.
Mme Déziel déplore par ailleurs que le seuil de bas salaire établi dans le PTET ait été haussé à 34,62 $ l’heure. Un maximum de 10 % des employés recrutés par le programme peuvent gagner moins que cette somme, un salaire « impossible » à égaler, selon elle. « Présentement, le salaire d’entrée à l’embauche ici est à 21,50 $, et je me bats avec un couteau entre les dents avec mes compétiteurs qui sont au Mexique, en Inde, en Chine. »
Plusieurs permis de travail temporaire viendront à échéance à partir de janvier 2026 dans son entreprise. La perspective de voir des employés partir inquiète grandement la p.-d.g., sur le plan tant commercial qu’humain. « Mes employés, ce sont des Valcourtois maintenant. […] Ils sont impliqués. Il n’y en a pas qui veulent partir. »
Cabico, à Coaticook
Le fabricant d’armoires haut de gamme sur mesure Cabico emploie 310 personnes dans ses installations de Coaticook, dont 75 ont été recrutées dans le cadre du PTET, soit 24 % de sa main-d’œuvre.
Dans l’usine de Cabico, la technologie est omniprésente. Les opérations sont fortement automatisées. Mais pour une « ébénisterie grand format » de la sorte, qui se spécialise dans le sur-mesure, certaines tâches demandent encore et toujours la touche d’un humain.
Les nouveaux critères du PTET, notamment en ce qui a trait au seuil de bas salaire, ne sont pas réalistes, estime Annick Boulanger, vice-présidente talent et culture. « Ça met beaucoup de pression sur les structures salariales. » Auparavant, l’entreprise pouvait embaucher 30 % de ses travailleurs par le PTET. Aujourd’hui, c’est 10 %. Plusieurs permis de travail en cours ne pourront donc pas être renouvelés aux mêmes conditions après leur échéance.
Une employée a déjà dû partir dans la foulée des restrictions imposées au programme en septembre dernier. Si les règles ne changent pas, six devront partir cet automne et une cinquantaine d’autres suivront en 2026. « C’est 25 millions de ventes qu’on va perdre par année en perdant ces travailleurs-là », selon Mme Boulanger.
Et c’est sans compter les efforts déployés pour recruter à l’étranger. « On a investi dans une ressource à temps plein, explique-t-elle. Elle est venue les soutenir dans leur intégration dans la communauté, dans la vie de tous les jours à l’extérieur du travail. Elle les emmenait faire des activités, elle les accompagnait chez le médecin, le dentiste, le pharmacien. » L’objectif de ce genre d’initiative est d’enraciner les travailleurs dans la région, précise Mme Boulanger.
Avant de recourir au PTET, l’entreprise a investi des milliers de dollars dans des campagnes de recrutement, des publicités ou encore dans une navette qui faisait l’aller-retour de Sherbrooke à Coaticook. Des investissements importants pour peu de résultats. L’entreprise « s’est résignée » à se tourner vers le recrutement international, affirme la vice-présidente.
Amecci, à Sherbrooke
Michel Lequin a fondé Amecci avec l’aide de son père il y a 37 ans. L’entreprise de Sherbrooke fabrique des produits abrasifs hautement spécialisés — du « papier sablé » qui est utilisé dans différentes industries, de l’aérospatiale à la fabrication de cercueils. L’entreprise compte 24 employés, dont 7 sont des travailleurs étrangers temporaires.
Avec l’aide du programme Essor d’Investissement Québec, Amecci a acheté un nouvel appareil pour augmenter sa productivité et la qualité de ses produits. Or, cet outil a besoin de bras pour fonctionner. Ce sont deux employés marocains qui s’en occupent. « Ce n’est pas parce que je vais mettre des robots que je vais tout régler » les enjeux de main-d’œuvre, pointe M. Lequin.
Quand on se promène dans l’usine, on remarque les rouleaux d’abrasifs qui s’empilent ici et là, mais ce sont surtout les appareils rutilants qui sautent aux yeux. On voit que des investissements ont été faits récemment. À la barre de ces appareils : des employés aux origines diverses.
Le dirigeant critique aussi le nouveau seuil de bas salaire fixé à 34,62 $ l’heure. Selon lui, payer de tels sommes créerait une pression à la hausse sur les salaires de tous les autres postes au sein de l’entreprise et le placerait dans une situation insoutenable. « Ne venez pas me faire des jambettes », implore M. Lequin au gouvernement.
« Ça fait deux, trois ans en réalité que je fais des investissements ici à chaque année », dit-il, mais le besoin de main-d’œuvre demeure. Et s’il fait affaire avec un agent externe spécialisé en immigration pour recruter des travailleurs étrangers, le processus requiert aussi des ressources à l’interne. Plusieurs permis arriveront à échéance dans la prochaine année et il craint de ne pas pouvoir les renouveler.
Laiterie de Coaticook
On la sait québécoise, mais il y a aussi un peu des Philippines dans la fameuse crème glacée Coaticook. L’entreprise emploie 8 travailleurs étrangers — dont 5 recrutés directement par l’entreprise avec un permis de travail fermé — sur un total de quelque 160 employés en période estivale.
Parmi les changements au PTET qui pourraient toucher l’entreprise, ce ne sont pas les seuils de bas salaire qui sont problématiques, mais plutôt les nouvelles exigences en matière de langue française, explique la directrice des ressources humaines de la Laiterie, Myriame Provencher. Québec a imposé en juin dernier un règlement pour exiger une connaissance minimale du français chez les travailleurs temporaires.
Le recrutement dans la région est difficile, confirme Mme Provencher. « À Coaticook, on a tous le même bassin de population. » Si un employé local est embauché par une entreprise, il crée fort probablement un poste vacant chez une autre.
Lorsqu’elle a accueilli des travailleurs en vertu du PTET en 2022, la Laiterie de Coaticook a cherché des personnes qui voulaient s’établir dans la région à long terme, avec comme objectif de faire venir leur famille au pays. « C’est venu stabiliser une bonne partie de la main-d’œuvre » dans des postes clés, dit Mme Provencher. Mais en ce moment, « on a juste l’impression de se faire mettre des bâtons dans les roues ».
Selon elle, l’intégration de ces employés a été un succès, entre autres grâce à la « brigade d’accueil » de la MRC de Coaticook, qui offre un service d’accompagnement des nouveaux résidents. « On ne peut pas se permettre de perdre ces travailleurs-là. »
* Ce reportage bénéficie du soutien de l’Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada.
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